Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

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Petite histoire de la naissance du CPCH

En fondant le CPCH en mars 2009, je souhaite mettre en place une structure où je peux mettre à la portée du grand public des centaines de témoignages...

Pacifique KABALISA est le fondateur du Centre pour la Prévention des Crimes contre l’Humanité (CPCH). Détenteur d’un Master européen en actions humanitaires internationales de l’Université Catholique de Louvain et d’une Licence en développement et gestion de projets délivrée par la même université, il a travaillé dans le domaine des droits humains au Rwanda de janvier 1995 à mars 2003. Il possède une expérience étendue dans la collecte de témoignages sur le génocide et autres crimes contre l’humanité perpétrés au Rwanda en 1994, ainsi que dans l’accompagnement social des victimes survivantes.

Je suis né à Winteko, dans la commune de Cyimbogo, préfecture de Cyangugu, au Rwanda. Après mes études secondaires, j’ai travaillé en tant qu’instituteur à l’école primaire et au Centre d’Enseignement Rural et Artisanal Intégré (CERAI) avant d’entrer à l’université nationale du Rwanda, à Butare. Malheureusement, je me souviens ensuite avoir dû orienter ma vie autrement…

Le 6 avril 1994, l’avion du Président Habyarimana Juvénal, un Hutu, est abattu et le mot d’ordre est lancé de tuer tous les Tutsi et les opposants Hutu en vue. J’ai alors 27 ans. Pendant près de trois mois, je vis reclus, témoin impuissant des massacres qui anéantissent les personnes de tous âges autour de moi, pour la simple raison d’être nées Tutsi ou d’avoir eu le courage de critiquer ouvertement le pouvoir du Président Habyarimana.

Durant cette période, j’ai frôlé la mort, j’ai vu, vécu et entendu des choses. Ce sont ces choses qui m’ont motivé à me consacrer au travail de mémoire au Rwanda, non seulement pour moi, mais aussi pour ceux qui ont subi les pires atrocités ou qui ont perdu la vie durant cette dure période. Ce travail, je le réalise quotidiennement dans le but que personne n’oublie qu’ils ont existé et que la vie leur a été ôtée. Pour que les victimes ne s’évanouissent pas dans l’oubli.

Pendant mon isolement, j’ai consigné tout mon vécu dans un cahier, la tourmente dans laquelle je me trouvais, pour ne pas disparaître, pour continuer à être un homme. Je me disais que celui qui tomberait sur ce cahier – ne sachant pas moi-même si j’allais survivre – pourrait découvrir qu’untel avait été tué dans telles circonstances.

Après la réclusion, j’ai fui au Zaïre voisin. J’ai marché plusieurs heures durant, de nuit, pour éviter les barrières, les rondes nocturnes et les villages hostiles, avant de finalement arriver à Bukavu. Je me souviens de ces nuits à la belle étoile dans la cour d’une école secondaire. J’entends encore les récits de mes compagnons d’infortune que j’ai inscrits dans mon cahier. Tous ont vécu des histoires difficiles, mais chacun possède la sienne.

Je recommence à écrire. Le génocide était tel que la plupart des victimes étaient dévorées par des animaux. Il n’était possible ni de les enterrer, ni même de pleurer leur mort. Faire son deuil était ainsi irréalisable. Je le faisais pourtant à ma manière, en recueillant les histoires des survivants et des témoins du génocide. Je me souviens de ce jeune homme qui avait fui sa commune natale de Rwamatamu (Kibuye) et nagé pendant plus de douze heures pour traverser le lac Kivu avec, à la ceinture, soigneusement emballé, son diplôme d’humanités. Je me demandais alors « Pourquoi ? … Pourquoi fuir en emportant ce diplôme alors que derrière lui, tout est détruit ? ». Cette relique était pourtant pour lui le seul trésor lui permettant d’espérer, un jour, reconstruire sa vie.

Il faut fuir à nouveau, vers le Burundi cette fois. Le parcours est parsemé d’obstacles : beaucoup de Zaïrois nous traitent injustement d’être membre du FPR- Inkotanyi et nous accusent d’avoir abattu l’avion du Président Habyarimana. Le trajet durera deux semaines pour atteindre le Burundi alors qu’en temps normal, quelques heures auraient suffi.

Au Burundi vit mon grand-père paternel, que je n’ai jamais vu. Lui aussi a son histoire : il a fui le Rwanda à la suite des remous de 1959, s’est remarié au Burundi et a reconstruit une famille. Je fais donc la connaissance de cet aïeul qui m’aide à rejoindre Bujumbura, où je passe quelques semaines avant de retourner au Rwanda, fin juillet 1994.

Au lendemain du génocide, de retour au Rwanda, je me suis installé à Kigali et j’ai commencé à rassembler mes témoignages consignés dans ce cahier. Je me disais qu’après la prise de pouvoir par le FPR-Inkotanyi, la priorité serait d’établir la vérité sur ce qu’il s’était passé et de rendre justice à toutes les victimes. Mes témoignages pourraient donc aider les gens qui se lanceraient dans cette entreprise laborieuse.

Je poursuis donc mon travail et recueille de nombreux autres témoignages, à travers mes activités professionnelles dans le domaine des droits de la personne humaine et dans l’accompagnement social des victimes survivantes du génocide. J’ai visité plusieurs lieux de grands massacres, où j’ai collecté des centaines de témoignages. Quand je disais aux rescapés que je venais pour écrire leur calvaire, ils étaient spontanés. Je me souviens que ceux que je ne parvenais pas à interroger dans la journée insistaient : « Tu peux prolonger pour prendre aussi mon témoignage ? ». Mon cahier se remplit. Tous les rescapés du génocide veulent relater leur expérience du génocide et voir s’accomplir l’œuvre de justice.

Je pensais que ce cahier pourrait, d’une part, aider à établir la vérité sur ce qu’il s’est passé en 1994, et d’autre part, être pour moi une sorte de thérapie car en comparant ma souffrance à celle des autres, je parvenais à relativiser la mienne.

Parmi les témoins du génocide rencontrés se trouvent des Tutsi– victimes d’être nés Tutsi– et des Hutu qui ont résisté et ont fait preuve de courage en aidant les Tutsi au péril de leur vie, en s’opposant à l’idéologie génocidaire, tels ces Hutu démocrates et pacifistes ou ces prêtres et sœurs religieuses qui auraient pu fuir, mais ont décidé de rester pour ne pas exposer ou abandonner les gens réfugiés dans leurs églises. Ils l’ont parfois payé au prix de leur vie. Je me souviens aussi de ces veuves Hutu dont les maris ont été tués pendant le génocide par les membres de leur communauté et parfois même par les membres de leur propre famille.

D’autres témoignages profondément marquants me restent également à l’esprit, notamment ceux recueillis dans les prisons et cachots auprès des auteurs présumés du génocide et des massacres. Les actes avoués méritent également d’être sus et connus de tous. Leurs auteurs ne doivent pas rester impunis.

Tous ces témoignages, recueillis personnellement dans l’immédiat après le génocide, au moment où la mémoire des survivants et des témoins était encore fraîche et surtout, à l’abri de toute manipulation, gardent une longueur d’avance sur les témoignages actuels.
Viennent ensuite les déceptions : la déception d’un appareil judiciaire qui n’encourage pas les survivants et les témoins du génocide à dire la vérité et à s’y limiter pour éclairer la justice. La déception d’une justice qui ne qualifie pas correctement les crimes commis et qui n’en identifie pas les auteurs présumés. La déception d’un système politique qui prend en otage la vérité, la justice et le travail de mémoire post-génocide.

En mars 2003, je prends le chemin de l’exil et aujourd’hui, j’ai la nationalité belge. Mais je suis toujours habité par mon travail de mémoire. J’ai toujours cet espace dans mon cœur qui me dit qu’il faut faire quelque chose afin de perpétuer la mémoire, à travers la conservation des témoignages.

En fondant le CPCH en mars 2009, je souhaite mettre en place une structure où je peux mettre à la portée du grand public ce cahier dans lequel j’ai consigné des centaines de témoignages en une dizaine d’années.

Pacifique Kabalisa, Président du CPCH.