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Témoignage J002

Le Hutu Karera a été tabassé et tué pour avoir voulu rendre un veau à son propriétaire Tutsi.

Dans notre commune de Mbogo, le génocide a commencé en 1973, à l’avènement du régime du Président Juvénal Habyarimana. Mais ce génocide a atteint son point culminant en 1994, après son assassinat le 6 avril. La vie s’est arrêtée pour les Tutsi. Nous n’attendions que notre mort.

A ce moment-là, je travaillais à Rutongo dans les mines de cassitérite, où j’étais sentinelle. Je suis rentré à la maison juste après l’annonce de la mort du Président Habyarimana le 7 avril 1994.

Il y a eu une accalmie de deux jours. Le samedi 9 avril, le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) était à Rutongo. Il avançait vers Kigali. Tout au long de cette journée, les Interahamwe ont semé le désordre et les troubles dans notre commune.

J’ai compris que je n’avais pas d’autre choix que celui d’aller dans la commune de Mugambazi, où je pouvais rencontrer des militaires du FPR-Inkotanyi. Je suis parti le dimanche 10 avril 1994. Les Interahamwe venaient de razzier le troupeau de mon père. Je suis passé par Kamonyi, près de Karambo, pour aller à Kiyanza, dans la commune de Mugambazi. Les Inkotanyi étaient déjà là.

De Mugambazi, on pouvait voir ce qui se passait chez nous, à Remera. Les Interahamwe ainsi que nos voisins Hutu ont continué à tuer et à piller les vaches, les chèvres et les moutons des Tutsi. Mais il y a un Hutu parmi eux qui n’a pas tué et qui n’a pas mangé le bétail des Tutsi. Il s’appelait Karera. Pourtant, c’était un paysan pauvre, mais qui avait un cœur généreux ; il était mon voisin.

Après notre départ, les Interahamwe sont venus l’attaquer. Ils le taxaient d’être complice des Tutsi. « Pourquoi les as-tu laissés partir ? », lui disaient-ils. Ils lui ont ensuite intimé l’ordre de brûler les maisons des Tutsi. Il a refusé. Mais quand il a remarqué que les Interahamwe étaient furieux et étaient capables de le tuer, il a accepté de brûler une maison. Nous avons tout vu à partir de Mugambazi. Il a brûlé cette maison pendant la journée, autour de 14 heures.

Ce jour-là, vers 18 heures, Karera est venu à Mugambazi, là où nous étions. Il a emmené un petit veau de Murangwa, qui était resté à Remera. Quand il est arrivé, il nous a salués. Nous avons causé un peu, puis il est reparti. Il a traversé le ruisseau de Rusine pour rentrer chez lui.

Le mardi 12 avril 1994, les Interahamwe sont venus lui demander pourquoi il avait amené ce petit veau aux Tutsi. Eux voulaient se partager ce veau. Ces Interahamwe étaient enragés. Une attaque a été dirigée contre les Tutsi qui étaient les voisins de Karera. Mais nous étions tous partis. Quand les Interahamwe sont arrivés, ils n’ont trouvé personne. Ils ont tué mon père le lendemain. Ensuite, ils ont atrocement tué Karera.

Ils l’ont tabassé jusqu’à la mort. Quand ils le frappaient, sa femme criait mais personne n’est venu à son secours. Tous les autres Hutu assistaient au supplice de Karera. Après l’avoir tué, ils l’ont enterré dans une rigole. Sa famille a organisé son enterrement plus tard.

Après la mort de Karera, les Interahamwe ont traversé le ruisseau de Rusine pour venir nous tuer. Nous avons eu peur. Nous avons fui Mugambazi. Cette attaque était dirigée par un assistant du Bourgmestre de la commune de Mugambazi.

Nous avons passé presque une semaine sur les routes avant d’arriver dans une zone sûre à Byumba. Nous étions escortés par les militaires du FPR-Inkotanyi que nous avions rencontrés à Rutongo.

Dans notre région, aucun autre Hutu n’a manifesté le même sentiment de sympathie que Karera. Il est le seul à s’être sacrifié pour les Tutsi. Pourtant, c’était un pauvre. Il aurait pu garder ce veau pour lui, comme le faisaient les autres Hutu. Il voulait même cacher les Tutsi mais sa maison était trop petite et il était cerné par des Interahamwe de renom qui venaient régulièrement fouiller sa maison.

Témoignage recueilli à Mbogo le 10 mars 1996,
Par Pacifique Kabalisa
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