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Témoignage J004

Dès 1992, ses voisins haïssaient Mvuganyi parce qu’il aidait des Tutsi.

Je suis née de parents Hutu, comme mon mari Gabriel Mvunganyi. En 1994, nous venions de passer plusieurs années ensemble, car nous avions marié certains de nos enfants. Gabriel était un homme bon et gentil. Son caractère était surtout connu par nos voisins.

Gabriel était un homme à qui tout le monde venait demander des conseils sur la manière de résoudre les problèmes difficiles dans les familles.

Avec le multipartisme au début des années 90, il ne s’est rallié à aucun parti politique. La raison en est que les partis politiques avaient été créés pour diviser les Rwandais, ce qui était contraire à sa foi. C’était un homme de prières. Son attitude a fait que toute notre famille se désintéressait des partis politiques.

Mais ces partis ont semé la haine dans notre commune de Mbogo et il y a eu des troubles en 1992. Les Hutu de notre commune accusaient injustement leurs voisins Tutsi d’avoir exterminé les Hutu de la préfecture de Byumba. Or, nos voisins Tutsi n’étaient pas à Byumba : c’est le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) qui y faisait la guerre à ce moment-là. Nos voisins Tutsi étaient donc assimilés à tort au FPR-Inkotanyi, d’où l’idée qu’il fallait se venger d’eux.

Ces actes de barbarie ont eu lieu dans toute la commune, mais il n’y avait pas de Tutsi dans notre cellule. Il n’y avait que deux familles Tutsi, qui habitaient en face de chez nous, sur l’autre colline. Les attaques ont été lancées contre ces familles en plein jour pour les tuer. Les femmes et les enfants se sont réfugiés ici chez moi, et nous les avons cachés.

Ces tueurs nous ont attaqués pour les tuer. Mon mari s’y est opposé et a dit à ces tueurs que ses protégés mourraient après sa propre mort. Mes enfants ont aidé mon mari à protéger ces fugitifs. Les responsables de l’attaque nous ont obligés à leur donner une vache afin qu’ils partent ; mon mari leur a dit qu’il n’en était pas question. Ils sont partis, mais nous sommes restés avec beaucoup de peur, croyant qu’ils étaient partis chercher du renfort.

Le lendemain matin, Gabriel a accompagné les fugitifs vers Kigali, où il y avait plus de sécurité. Il les a laissés à Rutongo, après leur avoir donné cinq mille francs rwandais pour qu’ils puissent acheter de quoi manger une fois arrivés à Kigali. Le calme revenu, les deux familles ont regagné leurs biens, mais ceux-ci avaient été complètement ravagés : maisons démolies, champs et plantations ravagés ; il fallait tout recommencer.

Depuis lors, mon mari a été haï par son entourage qui disait qu’il soutenait les Tutsi et qu’il était, lui aussi, complice du FPR-Inkotanyi. Malgré cela, il n’a pas changé. Nos voisins nous ont mis dans l’isolement : ils ont arrêté de nous fréquenter et de nous adresser la parole.

En avril 1994, lorsque Habyarimana a été tué, les massacres ont commencé dans notre commune après quelques jours seulement. Ils ont tué les Tutsi rescapés de 1992, sans épargner personne : hommes, femmes, bébés, vieillards, tous étaient visés.

Ils ont commencé par les deux familles que mon mari avait protégées, afin qu’elles ne puissent pas s’échapper à nouveau. Mais deux filles de ces familles ont pu se sauver et se sont réfugiées chez nous. Nous avons vécu ensemble et mon mari ne quittait plus la maison. Lorsqu’il se déplaçait, il ne pouvait pas aller au-delà de notre cellule. Nous étions complètement isolés et taxés de complices des Tutsi.

Ne trouvant pas les cadavres des deux filles, les Interahamwe ont pressenti qu’elles se cachaient chez nous. Ils ont commencé à nous attaquer, mais nous leur disions que nous ne cachions personne.

Ces enfants avaient un beau-frère qui était Hutu. Après avoir appris qu’elles étaient cachées chez nous, ce dernier leur a envoyé un message en leur demandant de venir chez lui. Nous nous sommes dit que chez lui, les enfants n’auraient pas de problèmes et qu’il allait les protéger.

Malheureusement, les filles ont été tuées chez lui. Leurs assassins ont su qu’elles étaient cachées chez nous et leur haine envers mon mari n’a fait que monter. Ils sont allés alerter les militaires en leur disant que nous étions des complices du FPR-Inkotanyi car nous cachions des Tutsi.

Vers la fin du mois de mai, mon mari, sa fille et notre enfant sont allés rendre visite à un membre de notre famille. De retour – uniquement avec notre enfant – les militaires ont attrapé mon mari. Ils ont commencé à le taxer de Tutsi.

Mon mari a dit qu’il ne l’était pas et ils lui ont demandé s’il n’était pas complice du FPR-Inkotanyi. Il leur a dit que non. Ils lui ont demandé sa carte d’identité et y ont trouvé la mention ethnique Hutu. Ils ne l’ont pas cru. Ils sont allés demander aux voisins s’ils le connaissaient. Mais ces derniers nous haïssaient tellement, qu’ils ont répondu par la négative.

Les militaires ont alors commencé à le battre. Ils l’ont fait monter vers Remera, où se trouvait une position militaire. Ils disaient qu’ils voulaient le tuer là-bas. Ils l’ont battu jusqu’à le déshabiller. Notre enfant, qui était avec lui, a pu s’échapper et rentrer à la maison, pleurant son père frappé à mort.

Finalement, mon mari a été fusillé de deux balles : l’une dans la tête, l’autre dans la poitrine. Sa tête était en morceaux. Son corps a été abandonné dehors, nu, excepté la culotte qu’il portait encore. Je suis allée récupérer son corps avec une poignée de personnes pour l’enterrer. Nous avons pleuré puis nous avons essuyé nos larmes, c’est tout.

Après la guerre, le Bourgmestre de la commune de Mbogo, qui connaissait l’histoire de mon mari, m’a beaucoup aidée. Il m’a donné une vache, afin que je puisse trouver du fumier. N’est-ce pourtant pas les méchants qui ont tué mon mari, celui qui me soutenait ?

Témoignage recueilli à Mbogo le 8 mars 1996,
Par Pacifique Kabalisa
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