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Témoignage J006

Après le génocide, en signe de reconnaissance, la famille de Mvuganyi a reçu une vache.

Je connaissais le vieux Mvuganyi depuis longtemps. J’ai presque grandi avec lui puisque nous habitions le même endroit, si bien que je le connaissais suffisamment. Il était autonome et très sociable. Il aidait souvent les pauvres et tous les voisins disaient du bien de lui.

Jamais personne n’a eu de conflit avec Mvuganyi. Il pratiquait la religion catholique et était même responsable d’une communauté ecclésiale de base. Cela lui facilitait le contact avec beaucoup de gens. Lorsque le multipartisme est apparu, Mvuganyi n’y est pas entré comme les autres l’ont fait. Par ailleurs, il était un homme calme, au point qu’il était difficile d’imaginer ses pensées.

Le multipartisme avait entraîné des conflits et des mésententes dans cette contrée, surtout entre les Hutu et les Tutsi. Le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) avait engagé la guerre et comme on le disait uniquement composé de Tutsi, les Tutsi de l’intérieur du pays étaient soupçonnés d’être complices du FPR-Inkotanyi.

Dans notre cellule de Rukoma vivait une seule famille Tutsi. En 1992, les massacres ont débuté dans notre commune et ils se sont étendus à notre cellule dans l’intention d’éliminer cette famille. En plein jour en 1992 – je ne sais plus le mois ni la date– une attaque a été dirigée contre cette famille afin d’en finir avec ses membres. Cependant, la famille Tutsi avait eu connaissance de cette attaque et avait pu se réfugier chez Mvuganyi.

La famille de Mvuganyi était aussi extraordinaire : elle les avait accueillis et personne n’avait osé les attaquer puisque Mvuganyi avait de jeunes garçons vaillants et respectés. Les massacres n’étaient pas encore très répandus à ce moment-là.

La famille Tutsi était constituée du père, de son épouse et de leurs enfants qui étaient au nombre de huit, si je me souviens bien. Tous étaient restés dans la famille de Mvuganyi. Le jour de l’attaque dirigée contre les membres de cette famille, leur maison a été pillée et démolie. Leur bétail a été emporté. Aussi, on voyait des incendies sur les collines de divers secteurs habités par des Tutsi.

Puisque Mvuganyi redoutait la mort de ces gens chez lui, il a pris la décision de les faire fuir et il les a fait conduire vers Kigali où les massacres n’étaient pas encore parvenus. Très tôt le matin, il a pris ces réfugiés et les a confiés à ses deux garçons pour qu’ils les accompagnent jusqu’à Ngoma, dans la commune de Rutongo, dans la préfecture de Kigali-Rural où les assassins ne pouvaient pas les poursuivre. Il a également donné une provision de cinq francs rwandais à ces réfugiés. Ces nouvelles, je les tiens de son fils et d’autres personnes, renseignées par ces réfugiés.

Comme les assassins avaient été informés de l’action de Gabriel Mvuganyi, ils l’ont pris pour un complice du FPR-Inkotanyi. Lorsque le calme est revenu en 1992, la famille Tutsi, qui avait été protégée par Mvuganyi, a regagné la colline et a commencé à reconstruire sa maison.

Malgré le retour au calme, la guerre couvait dans les cœurs des gens et des enseignements divisionnistes étaient dispensés un peu partout dans la région. En avril 1994, les massacres à grande échelle ont commencé. Quatre jours après l’assassinat du Président Habyarimana, les Interahamwe se sont précipités dans cette région. Il y avait aussi des militaires dans le secteur de Remera, en position d’attaque contre le FPR-Inkotanyi.

Ces Interahamwe se sont rendus chez la famille Tutsi et ils ont tué le père, de même que ses deux fils, alors que les deux filles s’étaient réfugiées chez Gabriel Mvuganyi.

Gabriel les a protégées comme d’habitude et a évité de divulguer cette information. Je ne sais pas s’il a pu cacher d’autres Tutsi à part ces deux filles. En effet, bien d’autres Tutsi avaient été exterminés par les militaires et les Interahamwe, d’autant plus que les Tutsi étaient très minoritaires.

A Remera, se trouvait une position militaire qui s’attendait à résister au FPR-Inkotanyi. Les Hutu voisins de Mvuganyi répétaient régulièrement que Mvuganyi était complice du FPR-Inkotanyi parce qu’il logeait chez lui des Tutsi et que ce n’était pas la première fois car en 1992, il avait agi de la même façon. Cette nouvelle fut répandue partout et on est allé jusqu’à ourdir un complot pour le tuer, en tant que complice des cancrelats.

Vers la fin du mois de mai, Mvuganyi et sa famille sont partis pour une visite amicale à Kirambo. Ils y sont restés toute la journée et au retour, ils sont passés par ici, au cabaret. C’était un soir. Ils y ont trouvé beaucoup de militaires, qui ont demandé à Mvuganyi d’exhiber sa carte d’identité. Il la leur a montrée mais ces derniers lui ont alors dit qu’il était Tutsi. Il l’a nié. Ces militaires ont appelé le vendeur de bière et lui ont demandé s’il le connaissait. Le vendeur a rétorqué que c’était la première fois qu’il le voyait. Ce vendeur de bière était parmi les Hutu qui avaient ourdi le complot contre Mvuganyi.

Après cette négation, Mvuganyi et sa fille ont été soumis à une bastonnade intensive. Après, les militaires les ont conduits vers Remera, où Mvuganyi allait être tué. Le long de la route vers Remera était attaché un mouton.

Ce mouton a été délié de force, puis ligoté et placé sur la tête de Mvuganyi. Je l’avais personnellement rencontré en train de transporter ce mouton et il m’avait dit : « Adieu, nous ne nous reverrons plus ». Lorsqu’ils sont parvenus à destination, ils ont dit à Mvuganyi de déposer le mouton. Il l’a fait et un homme a récupéré ce mouton.

Alors, les militaires lui ont donné des coups de massue mais sa fille a pu s’échapper. Ils l’ont poursuivie sans succès. Ils sont retournés ensuite pour frapper de nouveau le père, lui ont ôté ses habits, lui ont laissé seulement un sous-vêtement et ont continué à lui asséner des coups mortels. Lorsqu’ils ont vu que c’était fini pour lui, ils lui ont tiré deux balles pour l’achever. Telle fut la mort de Gabriel Mvuganyi.

Les enfants qui se cachaient chez lui ont eu peur et ont pris la fuite pour se cacher chez leur beau-frère qui était Hutu. C’est là qu’ils ont également trouvé la mort.

Après le génocide, le gouvernement n’a pas laissé Gabriel Mvuganyi aux oubliettes. De commun accord avec les rescapés, le gouvernement a rendu hommage à son héroïsme et a remis une vache à sa famille, à titre de dommages et intérêts vis-à-vis de Gabriel.

Témoignage recueilli à Mbogo le 8 mars 1996,
Par Pacifique Kabalisa.