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Témoignage J007

Mvuganyi a dit aux militaires qu’il faudrait le tuer lui, avant de tuer les Tutsi qu’il protégeait.

Je connaissais Gabriel Mvunganyi depuis mon enfance. C’était un vieil homme intègre, respectant son prochain et réciproquement. Comme il était mon oncle en famille élargie, j’avais l’habitude de rendre visite à son ménage. Il était ami de tous, sans distinction ethnique et ses bonnes relations existaient même entre lui et le peu de Tutsi qui résidaient dans notre région : on se donnait mutuellement des vaches.

Mvuganyi avait une économie assez bonne et c’est la raison pour laquelle, à l’arrivée du multipartisme au Rwanda, les partis politiques – notamment les partis extrémistes – ont voulu l’intégrer mais il a refusé. Il avait l’habitude de leur dire qu’il militait pour le parti de Dieu, c’est-à-dire sa religion.

Par contre, les partis politiques ne prêchaient en général que la haine entre les Rwandais, surtout l’opposition entre Hutu et Tutsi, considérant par ailleurs que de l’autre côté, le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) avait attaqué le pays.

En 1992, à cause de ce multipartisme, notre commune a été le théâtre de tueries commises par des Hutu contre des Tutsi, sous prétexte que le FPR-Inkotanyi avait massacré des Hutu de Byumba. Notre cellule de Rukomo ne comptait qu’une seule famille Tutsi ; il y avait une autre famille Tutsi qui résidait dans le secteur voisin de notre cellule. Ceux-là étaient les seuls Tutsi que nous connaissions dans notre voisinage.

Pendant ces évènements meurtriers de 1992, des Hutu, gourmands de notre région, se sont attaqués aux ménages Tutsi. Ceux-ci prirent la fuite et se sont cachés chez Gabriel Mvunganyi. Ce dernier a donc caché les membres des deux familles.

Ces Hutu, après avoir manqué leurs cibles, ont détruit leurs maisons et pillé leurs biens matériels. Insatisfaits, ils ont projeté de poursuivre les victimes chez Gabriel et s’y sont rendus. Arrivés chez lui, ils lui ont demandé de leur livrer ces Tutsi, demande à laquelle il opposa son refus catégorique. Avec leur insistance, il leur a répondu de la manière suivante : « Vous allez les tuer après que je sois mort ! » Il a refusé même de leur donner une vache qu’ils lui avaient demandée comme alternative. En effet, Gabriel avait des fils que les tueurs semblaient craindre.

Constatant que leur objectif avait échoué, les tueurs sont rentrés en menaçant Gabriel de lancer un communiqué sollicitant l’appui d’autres tueurs, afin de le réattaquer le jour suivant. Conscient des menaces, Gabriel, en collaboration avec ses deux fils, a évacué le lendemain tous les Tutsi qu’il gardait chez lui. J’ai appris qu’il les avait emmenés pendant la nuit dans la commune de Rutongo. Ainsi ont été sauvés ces malheureux.

Après avoir raté leur forfait, les tueurs ont dès lors qualifié Gabriel et sa famille de « complices des Inyenzi », jusqu’à les isoler socialement. Après deux mois, la sécurité a été retrouvée dans notre commune et l’une des familles Tutsi a regagné sa demeure, dont elle n’a finalement retrouvé que les restes : la maison et d’autres de leurs biens avaient été démolis. Alors que ceux qui avaient détruit la précédente étaient là sans aucune volonté de contribuer à la réparation, seul Gabriel a aidé cette famille. Gabriel n’a alors cessé d’être appelé « complice d’Inyenzi » ou « Inyenzi », tout simplement.

En avril 1994, deux semaines après la mort de Habyarimana, le génocide a démarré dans notre commune, avec l’intervention de soldats qui, depuis quelques temps, étaient positionnés dans le secteur de Remera, dans cette commune.

Leur mission était de contenir l’avancée des troupes du FPR-Inkotanyi. Le vieux Gabriel a pu garder chez lui les deux filles d’une des familles qui avaient survécu, jusqu’au moment où la nouvelle a été connue.

Devant cette situation, les tueurs n’ont pas trouvé d’autre moyen que celui d’élaborer un mensonge selon lequel Gabriel était un Tutsi d’origine. En effet, cela allait leur permettre de le tuer, afin de finalement tuer les enfants de la famille Tutsi.

Gabriel n’a dès lors plus quitté sa résidence, parce qu’on avait ordonné que quiconque le verrait quelque part le tue, ordre soutenu par les militaires. Malgré les menaces pesant sur lui, y compris la qualification de Tutsi, Gabriel affirmait que ces enfants mourraient après lui. A ce moment-là, un beau-frère de ces enfants – un Hutu – qui avait appris leur présence chez Gabriel, est allé les récupérer. Gabriel, qui espérait que ce beau-frère n’allait pas les livrer à la mort, les lui a données. Les deux filles ont été tuées en chemin.

Quelques jours après, vers la fin du mois de mai 1994, Gabriel et sa fille sont allés rendre visite à leurs amis qui résidaient dans la même cellule, mais un peu plus loin. De retour, ils sont passés près du cabaret – c’était le seul chemin. Arrivés là, ils ont été arrêtés par des soldats. Ceux-ci ont d’abord demandé à Gabriel ses pièces d’identité et à la qualification de Tutsi, il a répondu négativement.

Les soldats ont précisé : « Si tu n’es pas Tutsi, tu es leur complice » et là encore, il a nié. Quand les soldats se sont adressés à la population présente, ceux-ci ont menti en prétextant qu’ils ne connaissaient Gabriel de nulle part, ce qui montrait la prétendue complicité fomentée contre Gabriel.

A partir de ce moment, Mvunganyi et sa fille ont été mis à terre et tabassés. Après, les soldats les ont soulevés et s’en sont allés avec eux en disant qu’ils allaient les tuer à leur position.

A quelques mètres de là, ils ont vu des moutons gardés par un enfant et ils ont pris l’un de ces moutons qu’ils ont confié à Gabriel pour le transport. Gabriel transportant ce mouton et les soldats qui le surveillaient, sont arrivés chez moi. Là, ces soldats ont ordonné à mon mari d’aller récolter du manioc qu’ils mangeraient avec la viande de ce mouton. Alors que mon mari récoltait le manioc, ils ont tabassé sérieusement Gabriel et sa fille.

Profitant de leur distraction, la petite fille a pris la fuite et a vainement été poursuivie par un soldat. Après cet échec concernant la petite fille, la décision de tuer Gabriel sur place a été prise et exécutée. En effet, après l’avoir complètement dénudé, ne lui laissant que le caleçon, ils l’ont tué avec deux balles : l’une au niveau de la poitrine et l’autre dans la tête. Pour être certains de sa mort, ils ont frappé son crâne jusqu’à le briser. C’est là qu’ils ont abandonné le corps avant de partir, en obligeant mon mari à transporter pour eux ledit mouton et le manioc.

Après que les enfants de Gabriel aient appris sa mort, ils sont venus vers 20 heures récupérer son corps pour l’emmener et l’enterrer chez lui. Voilà comment Gabriel est mort, suite à sa gentillesse et à son intégrité.

Après le génocide, les autorités communales, en collaboration avec les rescapés du génocide, ont donné une vache à l’épouse de Mvunganyi, non seulement comme assistance, mais aussi en mémoire des gestes louables en faveur des Tutsi, posés par son époux.

Témoignage recueilli à Mbogo le 4 novembre 1997,
Par Pacifique Kabalisa
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