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Témoignage J008

Thérèse Nyirabayovu a caché des Tutsi sous un tas de briques et les a nourris pendant des mois.

J’étais enseignant à Gikondo au début du génocide. J’ai appris la mort de Habyarimana dans la matinée du 7 avril 1994. Toute ma famille est allée se cacher chez un adjudant militaire qui était notre voisin. Sa femme était Tutsi. Elle est venue nous appeler.

Les miliciens Interahamwe avaient déjà commencé les pillages au petit matin. C’est à ce moment-là que j’ai rejoint ma famille qui était allée chez l’adjudant. Avant d’entrer chez l’adjudant, j’ai aperçu ma sœur. Un milicien voulait la tuer. Je lui ai donné de l’argent. Il nous a laissé partir. Nous sommes entrés chez l’adjudant à 9 heures du matin, le 7 avril 1994.

Il y avait d’autres Tutsi. Nous étions plus de dix personnes. Il nous a donné deux militaires pour nous garder. Ce sont ces mêmes militaires qui nous ont dénoncés. Nous sommes restés chez l’adjudant jusqu’au 13 avril.
Ce jour-là, les miliciens nous ont attaqués. Ils venaient de tuer dix Tutsi. Ils ont pris mon père et l’ont tué. Je suis resté chez l’adjudant dans la douche. Il ne savait pas que j’étais là. Il a pris sa femme et les enfants et ils sont allés à Gitarama.

Mais deux gendarmes, qui gardaient sa maison, sont restés chez l’adjudant. J’ai demandé à l’un des deux gendarmes d’aller chercher un Hutu que je connaissais. C’est ce dernier qui est allé demander à Thérèse Nyrabayovu de me cacher.

Je suis arrivé chez Thérèse dans la nuit du 17 ou 18 avril 1994. Ses enfants et elle m’ont bien accueilli. Ses enfants s’occupaient de moi. Il y avait un autre Tutsi qui se cachait là-bas. La vieille, elle, nous a cachés dans des adobes [briques de terre crue séchées]. C’est là que nous avons passé plus d’un mois.

Pour entrer dans ce tas de briques, les enfants de Thérèse enlevaient celles qui étaient au-dessus puis remettaient les briques en ordre quand on y était rentrés. Ils faisaient les mêmes opérations quand ils nous apportaient quelque chose à manger.

Personne ne pouvait deviner que des gens se cachaient là-dedans. Un jour, les miliciens sont même venus fouiller. Ils sont montés au-dessus du tas de briques. Ils ont allumé une lampe torche. Nous avions peur. Nous avons commencé à lire la Bible pour mourir en paix. Heureusement pour nous, ils sont repartis immédiatement.

Ils n’ont pas eu le courage d’enlever les briques, comme le faisaient les enfants de Thérèse. Quand ils nous amenaient la nourriture, ils nous appelaient doucement. Nous montions et venions manger. Puis, nous regagnions notre cachette. Nous avons vécu dans ces conditions pendant presque deux mois.

Pour nous trouver à manger, la vieille envoyait ses enfants chercher de la nourriture. C’est surtout sa fille qui a beaucoup fait pour nous. C’était une commerçante. Elle partait toujours pour nous chercher à manger. Cette femme était brave. Elle ne se fatiguait jamais. Un jour, elle a été battue par les miliciens qui lui demandaient où ils nous avaient cachés. Elle a nié. Elle a dit que personne ne se cachait chez elle.

Vers la fin du mois de mai, la famille de Thérèse est allée à Gitarama. Les combats étaient devenus intenses à ce moment-là. Nous sommes restés chez elle avec son fils. Thérèse est revenue quelques jours après, mais je n’étais plus chez elle.

J’avais réussi à aller à Gisozi, où il y avait une position des militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). J’ai pu rejoindre les militaires grâce à un milicien Tutsi. Je lui ai écrit et lui ai dit que j’étais chez Thérèse. Je lui ai demandé de venir m’évacuer vers Gisozi. Il a accepté. Nous avons quitté Muhima pendant la nuit et nous sommes passés par Gatsata.

C’est là que nous avons rencontré des militaires du FPR-Inkotanyi Lire la définition FPR-Inkotanyi Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi. i. Ils m’ont pris et m’ont emmené à Byumba le 6 juin. Je ne pouvais plus marcher. J’ai mis une semaine pour réapprendre à marcher. L’autre Tutsi est resté chez Thérèse. Il a refusé de partir avec moi. Il avait peur. Il est resté chez Thérèse jusqu’à la chute de Kigali au mois de juillet 1994. Je l’ai revu après, quand il était militaire. Il est mort une année plus tard.

Je suis très reconnaissant envers cette vieille de bon cœur, Thérèse Nyirabayovu. Elle a fait preuve de courage. Je ne savais plus où aller. A Muhima, aucune famille Hutu ne voulait cacher de Tutsi. Même mon ami n’osait pas. Il craignait pour la sécurité de sa femme qui était Tutsi. C’est pour cette raison qu’il est allé demander à Thérèse de me cacher.

Après le génocide, la famille de Thérèse est restée l’une des rares familles Hutu non complexée. En plus, elle ne monnaie pas ce qu’elle a fait, comme le font d’autres Hutu qui ont caché des Tutsi. Elle dit humblement que c’était un devoir pour elle.

Témoignage recueilli à Mbogo le 13 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa
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