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Témoignage J009

Malgré les fouilles répétées et à l’inverse de ses voisins Hutu, Thérèse, elle, n’a pas eu peur.

Je connaissais bien Thérèse Nyirabayovu avant le génocide. Elle était une amie de mes parents. C’était une vieille femme très connue pour sa bonté et sa générosité.

Pendant le génocide, elle a caché mon frère, ainsi qu’une femme voisine Tutsi et ses deux enfants. Ils sont arrivés chez elle le 7 avril. C’est ce jour-là que je me suis séparée de mon frère. Il est allé chez Thérèse et moi, je suis allée à la paroisse Sainte Famille.

J’ai appris la nouvelle de la mort du Président Habyarimana le 7 avril à 6 heures du matin. Les miliciens ont commencé les pillages juste après l’annonce de cette nouvelle.

Je suis allée me cacher dans le quartier de Kabilizi, chez la fille de Thérèse Nyirabayovu. Je suis arrivée chez elle à 19 heures. J’y ai trouvé d’autres Tutsi. J’ai quitté ma cachette vers 1 heure du matin. Je suis allée à la paroisse Sainte Famille. J’étais alors avec deux autres Tutsi. Nous sommes arrivés à la paroisse Sainte Famille à 2 heures du matin.

A ce moment-là, les tueries n’avaient pas encore commencé. Elles ont commencé dans la nuit du 7 au 8 avril 1994. La première victime était notre locataire. Vendredi, le 8 avril, les massacres se sont généralisés.

Quand nous sommes arrivés à la Sainte Famille, la porte était fermée. Il n’y avait personne pour nous ouvrir. Nous sommes allés à Saint Paul. Là aussi, la porte était fermée. Nous avons passé la nuit dans une maison abandonnée devant la paroisse Sainte Famille.

Nous sommes retournés à la paroisse Sainte Famille mais ils ont refusé de nous ouvrir sans l’accord de l’abbé. La sentinelle est allée nous cacher dans l’école primaire de la Sainte Famille. Nous y avons passé trois jours.

Je suis ensuite partie et suis allée chez les Sœurs de Calcutta. Ces sœurs avaient un orphelinat. Nous y avons passé plus d’un mois, sans que les Interahamwe ne viennent nous attaquer. Ils ne savaient pas que nous étions là. Ils l’ont su quand ils ont vu une fille de 15 ans qui était avec nous. Cette fille était sortie. Les Interahamwe l’ont surprise. C’est elle qui leur a dit que nous nous cachions là-bas.

Nous étions nombreux. Il y avait des Tutsi de Gisozi, de Kiyovu et de Muhima. Les sœurs nous ont emmenés à la paroisse Sainte Famille. Je ne me souviens plus de la date.

Les Interahamwe venaient régulièrement chercher les Tutsi à tuer. Je suis restée là-bas jusqu’à ce que la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda) vienne nous évacuer plus tard, vers Kabuga, une zone alors sous contrôle du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).
Je suis arrivée à Kabuga à la fin du mois de juin. J’y suis restée jusqu’à la fin du génocide.

Quand je suis arrivée chez moi à Muhima, mon frère m’a dit que c’était la vieille Thérèse Nyirabayovu qui l’avait caché. Il m’a dit qu’il était arrivé chez cette vieille femme le matin du 7 avril. Il avait trouvé d’autres Tutsi chez cette vieille femme : une femme et ses enfants étaient là.

Deux semaines après, les Interahamwe ont découvert cette femme et ses cinq filles. Seul son fils est resté avec mon frère. Les Interahamwe venaient fouiller la maison de Nyirabayovu presque tous les jours.
La vieille femme leur disait qu’il n’y avait pas de Tutsi dans sa maison.

De fait, quand ils fouillaient, ils ne trouvaient aucun Tutsi. La vieille les avait cachés dans les briques adobes [briques de terre crue séchées], qui étaient dans une maison proche de là.
Personne ne pouvait deviner que des gens pouvaient se cacher là-dedans. Ils ont voulu détruire sa maison. Mais un des grands miliciens les en a empêchés. Et ils sont donc repartis.

Presque chaque jour, les voisins allaient dénoncer Thérèse auprès des Interahamwe, prétendant qu’elle cachait des Inyenzi. Mais elle n’a pas eu peur. Elle a caché mon frère et le fils de l’autre femme Tutsi, jusqu’en juillet 1994. Elle ne les a jamais abandonnés.

Avant d’aller chez Thérèse, mon frère avait tenté de se cacher chez les voisins, mais ceux-ci l’avaient chassé, prétextant qu’ils n’avaient pas d’endroit où le cacher.
Il est revenu chez nous à la maison. C’était le 7 avril. J’étais encore à la maison. Un enfant est venu l’avertir que les miliciens allaient venir le tuer. Il a quitté la maison. C’est comme ça qu’il est allé chez Thérèse Nyirabayovu. Cette vieille femme l’a accueilli et a accepté de le cacher jusqu’à la fin du génocide.

Thérèse s’est beaucoup donnée pour les gens qui se cachaient chez elle. Elle les a cachés dans les briques adobes. Ils ne sortaient jamais. Elle les nourrissait là-dedans. C’est là qu’ils faisaient leurs besoins, dans des bassins que la vieille maman évacuait le lendemain matin de très bonne heure, à l’insu de tous les voisins.

Après le génocide, Thérèse est restée la même. Elle n’a pas changé. Elle est parmi les rares Hutu à avoir caché les Tutsi dans notre quartier. Pourtant, les autres étaient aussi capables de cacher les Tutsi.

Témoignage recueilli à Muhima le 22 novembre 1995,
Par Pacifique Kabalisa.