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Le viol

Des milliers de femmes et de jeunes filles ont subi des viols durant le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu modérés commis au Rwanda en 1994. Souvent, elles ont été violées successivement par plusieurs bandes d’hommes. Certaines ont été soumises à des actes d’une brutalité physique extrême avant d’être violées à plusieurs reprises. D’autres encore ont été violées par des hommes vers lesquels elles s’étaient tournées en quête de protection. Beaucoup ont été contaminées par le VIH/SIDA et quelques filles et femmes ont dû mettre au monde et élever, souvent seules, des enfants issus du viol.

Dans ces témoignages suivants, les filles et les femmes de tous âges, célibataires ou mariées, relatent avec simplicité la manière dont elles ont vécu ces violences sexuelles d’une cruauté indicible :

«  J’ai ensuite été découverte par quatre hommes que je connaissais. Ils m’ont tous violée, à tour de rôle et de façon ininterrompue. Ils m’ont fait des choses atroces » ;

«  Un même homme me prenait un jour, ma fille le lendemain et ma belle-sœur le surlendemain  » ;

« Ils nous tuaient moralement » ; « Ils le faisaient en présence de mes enfants  » ;

«  Je voulais être tuée et qu’on en finisse avec ce cauchemar que l’on appelle la vie  » ;

« Je ne peux pas croire que quelqu’un ait pu souffrir autant que moi sur cette terre » ;

« Tous les trois m’ont violée, chacun à son tour. Dès que l’un d’eux avait fini, il s’en allait. Alors que le dernier venait de finir, un autre groupe d’Interahamwe est arrivé. Ils ont donné l’ordre à celui qui venait de me violer, de me violer encore. Il a refusé. Ils l’ont alors menacé de nous brûler vifs tous les deux s’il ne me violait pas encore. Alors il m’a encore violée. Puis, ils m’ont jetée dans la fosse, me croyant morte  » ;

« L’un d’eux a essayé de me violer mais il a trouvé dégoûtant le sang qui coulait de mon vagin. Il a donné un coup de pied entre mes jambes et j’ai perdu connaissance » ;

« Ils avaient des gourdins avec lesquels ils m’ont battue sur tout le corps. Je ne connais pas le nombre de ceux qui m’ont violée car ils me frappaient et par après, j’ai perdu connaissance. Peut-être que ceux qui ont abusé de moi étaient trop nombreux, car plus tard, quand j’ai repris connaissance, je saignais beaucoup au genou et le sang coulait également de mon sexe  » ;

« Il m’a poussée avec sa lance et je suis tombée par terre. Ils m’ont attachée avec des fils barbelés aux pieds et aux hanches ; ils m’ont poignardée avec une épée sur les cuisses jusqu’à sortir de l’autre côté. Ils m’ont donné un coup de gourdin sur la tête et quand l’un d’eux a commencé à me violer, j’ai perdu connaissance. Tout ce qui m’est arrivé après, je ne l’ai pas su  » ;

« On m’a appris que mon utérus était endommagé et qu’on l’avait sûrement perforé avec des morceaux de bois. J’ai mis beaucoup de temps avant de pouvoir me tenir debout » ;

« Des personnes inconnues envahissent notre cellule et violent les femmes et les filles avant de mettre du piment dans leurs organes génitaux  » ;

« Il a enfoncé un gourdin dans mon sexe et dès ce jour-là, j’ai saigné sans arrêt ».

Les séquelles physiques et mentales portées par ces filles et ces femmes sont profondes et beaucoup d’entre elles luttent contre la maladie et l’isolement :

"Quand je réfléchis à ma situation, je me dis qu’il aurait été mieux d’avoir trouvé la mort durant le génocide au lieu de rester en vie pour en hériter de toutes les conséquences" ;

"Et pourtant, ce que je subissais ne différait pas de la mort (...). Je n’ai rien qui peut me sauver (...). Parfois, j’ai envie de me suicider" ;

"La honte d’avoir été violée et l’indignité d’être devenue la "femme" d’un Interahamwe m’ont plongée dans le désespoir et l’isolement" ;

"Aujourd’hui, mes enfants me rappellent les viols que j’ai subis et j’ai honte d’en parler avec eux" ;

"De mes parties intimes sortaient du pus et des asticots. On pouvait croire que, dans la maison, il y avait un cadavre" ;

"J’ai toujours des douleurs dans le dos et dans le bas-ventre. Je perds du sang tous les jours et si ce n’est pas du sang noir avec une mauvaise odeur, c’est du pus. Je suis obligée de porter des langes comme les petits enfants et j’ai toujours de la fièvre" ;

"J’ai mal au bas-ventre au point que parfois, je ne peux plus marcher ; j’ai perdu souvent beaucoup de sang, jusqu’à ce que mes vêtements soient tachés. Actuellement, je ressens toujours des douleurs au niveau de la vessie. Je n’ai pas pris de médicaments parce que je n’ai pas les moyens financiers pour me soigner."

Il en ressort enfin de profondes interrogations sur la justice et l’impunité, ainsi que le sentiment commun que le mal n’a pas été lavé et que le pardon est amer, s’il existe. Ces filles et ces femmes ne croient plus en la justice post-génocide et elles s’en expliquent aussi :

"Quel est l’avantage pour moi de faire emprisonner les gens, alors que ceux qui se trouvent en détention vont bientôt être libérés grâce aux juridictions Gacaca" ;

"Je n’avais pas les moyens de me payer un ticket de transport pour être témoin à charge contre ceux qui ont tué les miens et ceux qui m’ont violée" ;

"J’ai été témoin à charge de beaucoup de personnes qui n’ont pas encore comparu devant la justice. Leurs familles ne m’aiment pas et lors de notre rencontre, ils ont craché devant moi" ;

"Je me sens comme une mouche tombée dans le lait parce que je ne vis ni chez mes parents, ni chez mon mari."

Ces témoignages sont terrifiants et ce que ces filles et femmes ont vécu dépasse l’entendement :

"Quand j’y réfléchis, mon intelligence se bloque et je me dis que la mort met du temps à arriver" ;

"Depuis que je sais que je suis séropositive, je ne suis jamais en paix. Ma tête est remplie de problèmes irrésolus ".

Il est souvent question du traumatisme profond de l’âme et du corps que cet événement a laissé, indélébile, chez elles. Elles ont toutes été violées, ont perdu des enfants, un mari, une famille.

Les auteurs de viols pouvaient être des inconnus, des voisins ou encore des connaissances des familles ; ils les considéraient comme les butins du génocide, les violaient chez eux, dans les brousses, les hôpitaux, les églises, les camps de fortune où elles avaient trouvé refuge et aux barrières.

Beaucoup de filles et de femmes ont été victimes lors de viols collectifs. D’autres ont subi d’horribles sévices avant d’être enlevées et violées, soit par des inconnus, soit par des personnes qu’elles connaissaient, notamment leurs anciens voisins.

Les femmes et les jeunes filles Tutsi éduquées constituaient la cible principale. Elles étaient enlevées par des soldats, des gendarmes, des miliciens et des villageois. Ces derniers fouillaient maisons, hôpitaux, églises et collines afin de trouver des filles et des femmes Tutsi à violer. Leurs agissements visaient à intimider, humilier et mépriser les victimes, ainsi qu’à briser leur communauté.

Certaines filles et femmes étaient violées après avoir été blessées par des coups de machette, par balles ou par des éclats de grenade. D’autres étaient violées, battues puis jetées à moitié mortes dans des fosses communes ou des latrines. D’autres encore étaient séparées de leurs familles et enlevées par des miliciens et des civils qui profitaient de l’absence d’ordre public pour acquérir une concubine ou une seconde "femme".

Lors de la fuite de leurs ravisseurs et violeurs dans les pays limitrophes du Rwanda, plusieurs victimes ont été emmenées au Zaïre (actuelle RDC), au Burundi et en Tanzanie dans des camps de réfugiés où elles ont passé plusieurs mois, voire des années, avant de pouvoir leur échapper.

Capituler était selon ces filles et ces femmes le seul moyen d’éviter la mort. Elles se laissaient alors enlever, séquestrer et violer, même par des hommes qu’elles connaissaient. Et lorsqu’elles étaient mariées, ce pouvait être par des hommes que leurs époux connaissaient. Leurs ravisseurs et violeurs étaient très souvent des voisins, des personnes avec qui elles cohabitaient avant le génocide, sur leurs collines. Certaines d’entre elles ont été sauvées de la mort par des hommes, qui ont ensuite exploité la dépendance totale qu’elles avaient vis-à-vis d’eux. Elles étaient devenues leurs esclaves sexuelles.

Certaines filles et femmes Tutsi ont été vendues et achetées par des Interahamwe. Elles ont échappé plusieurs fois à une mort certaine, mais le prix de leur survie a été les viols ultérieurs et successifs commis par leurs "protecteurs". Nombreuses sont les victimes qui sont tombées enceintes après ces viols et qui ont dû élever les enfants d’hommes responsables du génocide de leur communauté.

Au cœur de ces témoignages s’exprime combien les victimes de viols durant le génocide des Tutsi et le massacre des opposants politiques Hutu se sentent démunies face à l’avenir, sans aide ou à peine, sans la santé pour affronter la vie, sans moyens pour cultiver leurs champs, sans espoir pour protéger leurs enfants. Revient souvent aussi cette volonté de tout mettre en ordre pour offrir à leurs enfants un abri, un toit, une sécurité, si la mort devait venir.

En outre, il est connu que les victimes de viols à travers le monde éprouvent des difficultés à parler ouvertement de leur expérience, que ce soit en temps de paix ou de conflit. Les normes religieuses, culturelles et sociales les contraignent à garder le silence, quelle que soit la douleur physique et mentale ou le désespoir dont elles souffrent.

L’humiliation, le traumatisme, la honte et la stigmatisation auxquels le viol est associé sont si lourds que les victimes hésitent à se confier à qui que ce soit ou se le refusent, tout simplement. Elles refusent même de s’en ouvrir aux médecins et ce, malgré les séquelles physiques et psychologiques qu’elles endurent.

Bien qu’identifiées en tant que victimes de viols par des proches ou des cercles d’amis, certaines filles et femmes victimes de viols durant le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu modérés commis au Rwanda en 1994ont refusé de faire la moindre allusion à ce sujet. Une infime minorité d’entre elles ont réussi, après ces événements dramatiques, à s’éloigner de leurs lieux de résidence durant le génocide et se sont installées ailleurs au pays ou à l’étranger pour tenter de fuir cet environnement qui leur rappelle indéfiniment de terribles souffrances.

En revanche, rares sont les victimes qui ont eu cette opportunité et bien souvent, elles sont actuellement toujours confrontées à leurs bourreaux qui ont parfois été libérés. Nombreuses sont les filles et les femmes victimes de viols qui affrontent seules l’après-génocide, sans aide, isolées et blessées.

Les témoignages rassemblés sont sidérants. Les filles et les femmes se livrent et évoquent les prémisses du génocide, les événements eux-mêmes, la fuite devant les tueurs, la recherche d’une cache (dans les champs, chez un parent, un voisin, sous un faux plafond), la dislocation des familles, et toujours le pire après des heures, parfois des jours d’angoisse et de peur, les violences sexuelles subies, et souvent répétées.

Outre l’importance de transmettre la mémoire de ces crimes innommables à travers le récit de celles qui en ont été victimes, ces témoignages illustrent le chaos qu’elles ont vécu : la récurrence des violences subies, l’ampleur du drame et les répercussions désastreuses auxquelles elles doivent désormais faire face.

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